"L'obligation de travailler les dimanches relève de la fatalité" : des salariés de la

Je travaille six jours sur sept en matinée, à partir de 6 heures, plus un après-midi par semaine. Quand j'ai dit non au travail le dimanche, on m'a mis tous les samedi après-midi, si bien que je n'avais jamais un week-end complet."

Les caissières sont souvent des femmes seules avec des enfants, à temps partiel. On leur dit : 'Tu veux un temps complet ? Tu viens le dimanche'.

Le travail dominical a-t-il au moins créé de l'emploi ? Non : "Non seulement c'est un désastre familial, mais il s'agit plutôt de transfert d'emploi de la semaine vers le week-end."

Pour les nouvelles embauches, la question semble réglée. "Flexibilité" et "polyvalence" sont de rigueur, et ces néo-salariés devront travailler, selon plusieurs de nos interlocuteurs, "aux heures d'ouverture des magasins". Ils sont donc considérés "volontaires" d'office pour le dimanche

Par Anne Brigaudeau – France Télévisions

Mis à jour le 08/06/2019 | 10:37 – publié le 08/06/2019 | 06:53

Un hypermarché Cora de Bretagne a licencié "pour faute grave" deux de ses employés qui refusaient de travailler le dimanche. Des salariés témoignent auprès de franceinfo des pressions pour les contraindre à travailler ce jour-là.

A la porte, sans indemnité ni préavis, malgré ses dix-huit ans d'ancienneté. Une salariée de l'hypermarché Cora de Saint-Jouan-des-Guérets (Ille-et-Vilaine), ainsi qu'un de ses collègues, a été licenciée, début avril, pour faute lourde après avoir refusé de travailler le dimanche. L'affaire devrait se régler devant le conseil des prud'hommes de Saint-Malo, d'autant que leur contrat ne les obligeait pas au travail dominical, selon les syndicats.

Les salariés de la grande distribution peuvent-ils encore refuser de travailler le dimanche, alors que les ouvertures dominicales se multiplient depuis l'instauration des lois Macron ? Des employés, mais aussi des managers, racontent les pressions subies ou exercées.

Antoine*, presque la cinquantaine, a passé plus d'une vingtaine d'années dans la grande distribution, notamment dans le groupe Cora. "L'enseigne a adopté un plan à l'échelle nationale pour contraindre les salariés à travailler cinq dimanches matin par an, raconte ce cadre, sous couvert d'anonymat. Dans l'hypermarché où je travaille, j'ai été convoqué avec mon directeur et les autres encadrants, l'an dernier, pour organiser ce planning. Un conseiller juridique envoyé par le groupe nous a indiqué qu'on pouvait imposer aux salariés de travailler cinq dimanches par an jusqu’à 13 heures quel que soit leur contrat."

"Ne pas faire les dimanches, c'est une faute grave"

Le 24 mai dernier, le groupe Cora a d'ailleurs réitéré cette position par communiqué. "La loi institue une dérogation permanente de droit au repos dominical qui n'exige pas le volontariat pour le travail du dimanche matin", estime l'entreprise. Mais cette même loi précise que le travail du dimanche repose soit sur "le volontariat écrit du salarié", soit doit être "prévu dans le contrat de travail". Ce qui n'est pas le cas pour les salariés de Cora.

Au départ, les managers commencent par demander aux salariés les cinq dimanches matin où "ils souhaitent travailler", quitte à leur imposer un autre dimanche si le personnel manque ce jour-là. Seconde étape : "l'encadrement vérifie ensuite si chaque employé a bien posé cinq dimanches par an. Et si ce n'est pas le cas, on met la pression", poursuit Antoine. D'abord par des méthodes insidieuses, qui consistent à "déplacer le curseur de la normalité". "La grande distribution, c'est un système à part, qui lobotomise les gens, décrit-il. Les trois quarts du personnel du magasin pensent que l'obligation de travailler cinq dimanches relève de la fatalité." Il résume ainsi la solitude des autres :

Les chefs arrivent souvent à convaincre les salariés que toute contestation est inutile. Les rares qui se renseignent à l'inspection du travail apparaissent comme des brebis galeuses.Antoine*, cadre chez Coraà franceinfo

Précarité et fort taux de chômage aidant, les résistances faiblissent, d'autant qu'il y a "très peu de syndicats à cause d'une grosse pression", détaille Antoine. Restent néanmoins quelques récalcitrants à faire plier : "On les convainc de quitter l’entreprise en leur disant qu’ils auront droit au chômage. Si ça ne suffit pas, on leur cherche une faute grave. Ou on leur affirme que ne pas faire les dimanches, c’est une faute grave."

Licencié sans indemnité

C'est ce qui est arrivé à Catherine*, licenciée en début d'année dans un hypermarché Cora. "J'ai subi exactement la même chose que les deux salariés de Saint-Malo, assène cette quadragénaire à la voix tonique. En 2018, j’ai refusé de faire les cinq dimanches qu'ils voulaient m'imposer. Ils n’ont rien dit cette année-là, mais en décembre, ils m’ont à nouveau demandé de m'inscrire pour cinq dimanches en 2019. J'ai refusé."

La direction lui envoie alors trois avertissements, puis licencie "pour faute grave et insubordination" cette salariée qui, depuis deux décennies, disposait six jours par semaine les produits en rayon à partir de cinq heures du matin. "J'ai simplement touché 1 292 euros, le montant de mes congés payés", s'indigne-t-elle encore.

Zéro indemnité de licenciement, après dix-neuf ans de travail à se lever tous les jours à quatre heures du matin ! Je l’ai eu mauvaise. On est traité comme de la merde. J'ai dit au directeur : 'vous me traitez pire qu’une voleuse'.Catherine*, employée licenciée de Coraà franceinfo

Si elle a pu tenir tête, explique-t-elle encore, c'est parce que ses "enfants sont grands" et que son "mari la soutient". D'autant que cette optimiste ne doute pas de retrouver "rapidement du travail, au pire au smic". "Je ne suis pas une feignante !", proclame-t-elle fièrement.

"Ils se sont débarrassés de la plupart des grévistes"</